Publié par Jacques Arnol-Stephan

Problems cannot be solved with the same mindset that created them

Albert Einstein

Mon ami Marc Halévy se plait à dire que nous avons une chance formidable. Nous vivons une ère de mutation qui n’arrive que tous les 500 ans environ, et nous pouvons donc tout réinventer ! Emmanuelle Duez ne dit pas autre chose quand elle parle des générations Y et Z, et du contexte dans lequel elles se meuvent.

L’heure est donc à l’innovation. Qui en douterait ? Encore faut-il s’entendre sur le type d’innovation dont nous avons besoin.

Innover, pas recycler

Le recyclage est dans l’air du temps, autant que l’innovation. Mais si, en matière d’économie de ressources matérielles, il semble une idée pertinente, en matière de modèle économique, de modèle de management et plus globalement de réflexion, il n’est pas à la hauteur des enjeux. Car si nous acceptons l’idée que nous vivons de l’inédit, alors la probabilité que des recettes anciennes relookées puissent suffire est faible. Or, nous vivons de l’inédit. Jamais dans l’histoire de l’humanité — du moins telle que nous la connaissons —, nous n’avons été confrontés à la fois à une révolution technologique majeure (l’internet et plus globalement, l’informatique, qui permet d’automatiser une forme d’intelligence et pas seulement des gestes), une révolution démographique (7 ou 10 milliards d’humains, c’est vraiment beaucoup, non ?), une révolution industrielle (de l’économie des biens à l’économie de l’information), une révolution géostratégique (les grands empires de la planète directement au contact les uns des autres, tous ensemble), une révolution culturelle (qui doute aujourd’hui de la remise en cause des modèles du passé, pour le meilleur ou pour le pire ?), et probablement d’autres encore, la liste est longue.

Pourtant, en matière d’organisation et de management, on est souvent dans le recyclage. Pour l’organisation de nos sociétés, les vielles recettes nationalistes reviennent sur le devant de la scène. Pour l’organisation de nos entreprises, trop souvent encore on tente de redonner un air de jeunesse au taylorisme, quitte à en décaler l’utilisation au domaine du management : lean management, 5S appliqués aux services sont certes souvent des progrès, mais sont-ce des ruptures à la hauteur des défis ?

Quelques défis managériaux, en vrac

Je ne veux pas entrer ici dans les détails, mais plutôt donner une liste à la Prévert, très européenne dans un premier temps :

  • l’augmentation du niveau de formation initiale, et les exigences légitimes qui l’accompagnent. En France, 11% d’une génération avait le bac en 1960, 25% en 1980, 74% en 2013 !
  • la remise en cause du salariat. D’après une étude récente de la société Intuit, 40% des travailleurs américains en 2020 seront des “freelancers” ! Le statut d’auto-entrepreneur, en France, tout contestable soit-il, ne marque-t-il pas la consécration d’une même tendance ?
  • la remise en cause de la finalité du travail. La carrière, c’est fini, pourrait-on dire. Emmanuelle Duez souligne dans la vidéo citée plus haut que les jeunes arrivant aujourd’hui dans le monde du travail devraient faire, en moyenne, au cours de leur vie professionnelle, 13 métiers différents. Quelle que soit la crédibilité que l’on accorde au chiffre précis ainsi indiqué, la tendance est évidente, depuis plus d’une décennie.
  • la remise en cause du modèle économique fondé sur la propriété. Je ne parle pas là de la propriété des moyens de production chère à Marx, mais de la propriété des biens de consommation, commune aux économies capitalistes et socialistes. Or, ceci est mis en cause par l’émergence forte de l’économie d’usage. Louer ses vêtements, qui y aurait pensé naguère ?

Ces quelques exemples n’ont pas vocation à épuiser le sujet, mais simplement à illustrer la profondeur des transformations. Dans d’autres parties du monde, on pourrait ajouter quelques compléments. Une de mes clientes, chinoise et DRH de la filiale chinoise d’une entreprise française, me disait récemment : « nous sommes la première génération à pouvoir choisir notre travail, et choisir de travailler ! »

Si on rapproche ces éléments avec le fait, comme l’affirmait il y a peu Jacques Attali, que “[L]’immense majorité des produits que nous consommerons dans 10 ans n’existent pas aujourd’hui”, on pourrait être saisi de vertige devant l’ampleur du changement annoncé.

Créer les conditions de l’innovation

Mais alors, comment innover ? Où chercher les idées qui nous permettront de nous développer demain ? Mais tout simplement dans les 7 (ou 10) milliards de cerveaux dont bénéficie aujourd’hui la planète !

Car le plus difficile, ce n’est pas d’avoir les idées. L’imagination connaît peu de bornes. Je suis souvent frappé, comme le sont d’ailleurs mes clients, du foisonnement d’idées qui peut sortir d’une séance de brainstorming.

Non, le plus difficile, c’est de créer dans l’entreprise ou le groupe concerné, des conditions d’environnement telles que ces idées ne meurent pas avant d’avoir été exprimées, entendues, discutées et évaluées. Et il ne suffit pas pour cela de bonnes techniques de créativité, ou de jouer avec les différents chapeaux de la pensée au cours d’une séance de temps en temps. Il faut installer, dans la durée, une ambiance pacifiée, favorable à l’accueil d’idées neuves.

Paix et bienveillance, deux clés pour l’innovation

Contrairement à une idée reçue, le combat, la guerre ne stimulent pas l’innovation. Au contraire, quand nous sommes en danger, nous avons tendance à nous replier sur nos patterns, sur ce qui nous est familier. Le repli identitaire si habilement utilisé par de nombreux partis politiques européens face à la peur de la mondialisation en est une illustration. Et le nombre d’innovations qui apparaissent dans les armées en temps de guerre ne doit pas faire illusion : la guerre ne fait que réorienter les investissements et donne ainsi les moyens de mettre en œuvre quelques innovations, toutes inventées avant ! Les taxis de la Marne n’ont pas inventé la voiture, et le projet Manhattan n’a pas inventé les propriétés de l’atome.

Pour innover vraiment, il faut une double confiance : confiance dans le futur, sinon, à quoi bon ? Et confiance dans l’autre, sinon on ne partage pas, et les innovations fructueuses naissent toujours d’un partage. 

Les clés existent pour faire de votre entreprise un tel espace de confiance. J’en ai évoqué quelques unes dans les articles publiés sur ce blog concernant l’entreprise libérée. Elles s’appellent valeurs partagées, écoute, respect, gagnant-gagnant.

Alors, si vous voulez de l’innovation dans votre entreprise, ne cherchez pas des cerveaux créatifs, ils sont déjà probablement en place. Mais créez l’environnement de bienveillance qui leur permettra de partager leurs idées nouvelles.

Au fait, j’ai écrit bienveillance. Et si c’était là la véritable innovation ? Une bienveillance appuyée sur la confiance dans le futur, car concrètement aux prédictions de tant de prophètes de malheurs, la catastrophe n’est pour demain que si on se révèle incapable d’écouter les idées des autres…

Marc Halévy et Jacques Arnol-Stephan à la Biennale de Réseau Entreprendre, haut lieu s'il en est de la bienveillance...

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