Publié par J2-Reliance

Pour nous, à J2-Reliance, le “lieu” où vit et croît une entreprise constitue, avec sa culture, son histoire, ses problématiques spécifiques, un élément essentiel à intégrer dans la réflexion stratégique du dirigeant.
Force nous est de constater qu'en ce siècle de globalisation accélérée, ce qui est pour nous une évidence ne s'impose pas à tous !


Yves Sanquer est entré il y a près de vingt ans au Crédit Mutuel de Bretagne. Il y a exercé différentes fonctions : directeur de filiale, responsable du cabinet de la Direction Générale, responsable du plan et de la prospective. Il est aujourd'hui en charge, depuis trois ans, du développement durable pour le Crédit Mutuel Arkéa. A ses yeux, "penser local" est une nécessité. Laissons-lui la parole

“Penser local, agir global”. Votre formule choc prend à contre-pied le célèbre  “think global, act local”. Pourquoi avoir choisi ce qui ressemble à une provocation ?
Qui provoque qui ? La formule “penser global, agir local” est séduisante mais ambiguë. Naturellement, elle peut se lire, de manière flatteuse pour l’ego, à la première personne : je pense global, j’agis local. Mais que veut dire “penser global” à l’échelon de l’individu ? Est-ce possible ? Quelle réalité recouvre ce  “global” : la planète, l’univers, l’humanité ?
En revanche, la réalité locale est plus accessible à notre compréhension, à nos sens, à nos actions. Cette formule célèbre de Percy Barnevik, président d’ASEA Brown Boveri, ne dit en fait pas cela. Elle élude la question de l’acteur/auteur : qui pense et qui agit ? Elle nous dit simplement, comme une évidence, que l’action locale s’inscrit dans une pensée globale. Quels sont les acteurs qui peuvent prétendre “penser globalement” : des multinationales, des ONG, des institutions transnationales, des gouvernements … ? Sans doute pour une ligne de produits, parce qu’on “le vaut bien” et encore ?  L’ “agir local” nous ramène aux territoires, aux citoyens dont les actions s’inscrivent dans la cohérence de cette “pensée globale”. On présuppose aussi, subliminalement, que la “pensée globale” agit dans l’intérêt local. Rien n’est moins sûr !
Inverser la formule revient à proposer une autre démarche : les enjeux se pensent d’abord localement, à l’échelle des individus appartenant à des territoires qui permettent à chacun de s’approprier les enjeux, de participer aux décisions, d’en mesurer les conséquences et d’en partager les responsabilités, collectivement.      

Comment traduisez-vous cette formule au sein d’Arkéa ?
Cette réflexion trouve son origine dans la réponse qu’apporte une banque coopérative comme le Crédit Mutuel de Bretagne aux enjeux du développement durable. Le développement durable est depuis plus de vingt ans posé comme une conséquence, un résultat de cette “pensée globale”. La planète est en danger, et c’est au nom de ce défi global majeur qu’il convient d’agir localement. Néanmoins, que constate t-on ? Le citoyen s’est jusqu’alors senti peu concerné par ces discours qui renvoyaient plus à des actes de générosité intéressés, à l’autre bout du monde, de la part de grandes entreprises qu’à ses réalités quotidiennes. L’expression de la pensée globale en matière de développement durable, ce sont les trois piliers sur lesquels il se fonde : l’économie, le social et l’environnement. Mais comment ça marche ?
Lorsque le Crédit Mutuel Arkéa a fait l’analyse de la façon dont il contribuait aux enjeux majeurs du développement durable, il s’est aperçu que trois autres piliers, à ses yeux fondamentaux, n’étaient pas abordés : la citoyenneté (le rôle des individus), la gouvernance et les territoires. Pour le CMB, ces trois piliers forment le socle du mouvement coopératif et mutualiste et conditionnent l’exercice des trois autres piliers, c'est-à-dire que ce sont avant tout les individus, - citoyens, consommateurs, salariés, bénévoles, électeurs,… - qui pensent localement et agissent ensuite globalement, collectivement par la coopération et la subsidiarité. Un cercle vertueux en quelque sorte qui se met en place sur un territoire donné. 

La crise dans laquelle nous sommes est globale. Comment “Penser local” peut-il, à vos yeux, constituer une piste de réponse nouvelle ?
La crise actuelle a montré la limite voire le danger d’une approche globale qui concentre les risques sous prétexte d’économies d’échelle. Cette crise financière est l’expression de cet échec. On peut d’ailleurs la considérer comme la première crise du développement durable que le monde connaisse quand on regarde ses caractéristiques : une vision à court terme de l’économie, une crise globale apatride, une crise sans responsable sinon deux ou trois escrocs et traders fous, une crise sans gouvernance à la recherche d’un G XXX, une crise sans contrôle, et bientôt une bataille sans merci autour des matières premières sur fond d’hyperinflation. La “pensée globale” s’est traduite par un “subir local” planétaire !

A travers cette formule, n’est-ce pas aussi une “remise en vedette” de la force de la culture spécifique à chaque entreprise qui est sous-jacente ?
Plus que l’entreprise, c’est un modèle de développement durable dans lequel peuvent se retrouver tout autant les entrepreneurs, les PME, les collectivités locales ou les entreprises coopératives, mutualistes et associatives. Il n’y a pas un modèle unique de développement durable mais des modèles selon les cultures, les contextes et les histoires. C’est ce que nous apprend la crise, avec les débats houleux autour du protectionnisme. Ce qui est en question aujourd’hui ce n’est pas le développement durable en général, mais “notre” développement durable, celui de nos communautés, de nos entreprises, de nos salariés. 

“Penser local, agir global” est-il un état d’esprit réservé aux dirigeants de l’entreprise, ou cela doit-il aussi inspirer tout l’encadrement ? Si oui, comment ?
Si l’on revient à l’entreprise, je crois en effet que “penser local” est une façon de dire que chaque individu, salarié, manager doit s’approprier les enjeux globaux, et agir “globalement” en conséquence, c’est à dire inscrire son action dans le sens de l’intérêt collectif qui se nourrit de la diversité des contributions … ce qui passe aussi par une plus grande responsabilisation des acteurs.

Une telle attitude ne suppose-t-elle pas de développer des compétences spécifiques (observation, écoute, approche itérative des stratégies ou des projets, etc.) ?
Très clairement oui, en matière d’intelligence collective. En particulier, aujourd’hui, le développement des réseaux sociaux Web 2.0 dans le monde de l’entreprise permet plus que jamais l’émergence de cette “pensée locale” et de cet “agir global”. Le succès phénoménal des FaceBook et autres Myspace, Move.org ou Change.org, avec leurs millions de membres, illustre la puissance de ces approches. Les expériences que nous avons réalisées dans ce domaine au sein du Crédit Mutuel Arkéa ont mis en évidence des enseignements extrêmement troublants : l’entreprise n’exploite que très partiellement le potentiel de ses collaborateurs parce qu’elle n’a pas assez renouvelé sa vision de ce qu’était un talent. Il y aurait beaucoup à dire en particulier sur l’organisation, qui présuppose (ou finit par croire) que ceux qui sont aux places les plus en vue sont les meilleurs, et a contrario, ceux qui n’y sont pas n’ont pas mérité d’y être. Ouvrir le champ de la “pensée locale”, celle d’un service, d’une agence, par mise en place de communautés Web 2.0 autour de sujets d’intérêt partagés, permet à l’entreprise de découvrir ces fameux talents cachés, plus doués à l’écrit qu’à l’oral, n’étant pas forcément animés d’une volonté carriériste, rarement invités aux réunions, privilégiant par choix des vies personnelles, la prise de responsabilité à l’extérieur de l’entreprise …   et qui pourtant ne manquent pas d’idées.

Au-delà d’Arkéa, les entreprises bretonnes, par leur attachement à un territoire, n’ont-elles pas des atouts spécifiques sur lesquels s’appuyer ? Quel conseil donneriez-vous à un chef de PME dans ce sens ?
Comme sur les réseaux sociaux abordés précédemment, il y a un intérêt collectif à échanger ses “pensées locales” propres à chacune des entreprises au sein de groupes de rencontre pour faire émerger des communautés d’intérêt pour promouvoir un “agir global” efficace. C’est donc moins un modèle breton à proprement parler  qu’un modèle de “pensée locale, agir global” à l’échelle d’un territoire qu’il convient de promouvoir. La Bretagne a, à l’évidence, des atouts historiques, culturels, pour être en pointe sur ces sujets en mettant “l’esprit de clocher”,  ferment indispensable de la pensée locale, au service d’une action collective durable, qu'elle soit locale avant de devenir, pourquoi pas, un jour globale.

Merci, Yves Sanquer, pour cet éclairage …

Avec cet article, nous poursuivons notre série : “Sept questions à …”. Vous pouvez bien sûr laisser vos commentaires. Si vous ne souhaitez pas qu'ils soient publiés, il suffit de nous l'indiquer dans le commentaire. Si vous souhaitez qu'ils soient directement relayés à la personne interviewée, là encore, il suffit que vous l'indiquiez.

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