Publié par Jacques Arnol-Stephan

J’ai gardé le souvenir d’un de ces “séminaires” alliant rafting, exploration et autres activités réputées renforcer la cohésion du “CODIR” de l’entreprise à laquelle j’appartenais alors. Souvenir très sympathique, qui nous avait fait découvrir nos collègues sous des facettes inattendues. Mais, quelques mois plus tard, le tiers des participants n’était plus dans l’entreprise ! Aucune relation de cause à effet bien sûr, mais de quoi néanmoins se poser des questions sur l’efficacité à long terme de ce type de séminaire très décalé du quotidien de l’entreprise.

Emprunter ses recettes — même en les adoucissant — à l’entraînement militaire a de quoi séduire. Il est vrai que la cohésion d’équipe au sein d’un commando isolé en territoire hostile est un modèle que bien des chefs d’entreprises envient ! Mais, autant il s’agit pour un soldat du cœur de son métier, autant il est rare qu’un cadre soit conduit, dans le cadre de son activité professionnelle, à devoir crapahuter en plein jungle …

Centrer la motivation sur le cœur de l’entreprise …

Carlo Bruma
t me disait un jour : « le meilleur manager que je connaisse, c’est Moïse. Il a su piloter un projet de changement extraordinairement difficile et il a plutôt bien réussi. Sa recette : d’abord faire prendre conscience aux juifs d’Egypte à quel point leur vie était difficile sous les Pharaons, ensuite leur faire imaginer, sentir, toucher en anticipation la Terre Promise “où coulent le lait et le miel” ».

Le quotidien de l’entreprise fournit de nombreuses occasions de montrer les difficultés qui rendent nécessaires une évolution. Mais qu’en est-il du rêve, de la “terre promise” ? La modestie, l’autocensure, la peur de paraître ridicule empêchent bien souvent les dirigeants de livrer ce qui les fait rêver, ce qui justifie à leurs yeux l’énergie qu’ils consacrent à développer leur entreprise. Et pourtant, les dirigeants de PME que j’accompagne me parlent bien plus souvent de rêves de conquête, d’excellence, de “devenir une référence dans le métier”, de “faire prospérer une région”, voire de “marquer son temps” que de résultat d’exploitation ou de volume d’affaire. Non que les réalités économiques soient absentes des préoccupations d’un bon dirigeant. Mais l’argent est le carburant, pas le moteur.

Oser créer un rêve collectif


Il y a quelques mois, j’accompagnais un de mes clients dans l’élaboration de son nouveau plan stratégique. J’avais centré les deux premières séances de travail sur la réflexion suivante: Dans l’histoire de votre entreprise jusqu’à aujourd’hui, quels sont les “rêves” qui vous ont animés, de quoi êtes-vous particulièrement fiers, au point de considérer que cela fait maintenant partie de l’identité même de votre entreprise ? Et, quand vous vous projetez dans le futur (sans échéance précise), comment “rêvez-vous” votre entreprise, qu’est-ce qui à votre avis “vaudrait vraiment le coup” ? Les premiers étonnés des résultats de ce travail en marge de la “rationalité économique pure” ont été les dirigeants de l’entreprise. Etonnés par la fécondité de leur réflexion, étonnés aussi par la facilité qu’ils ont éprouvé à faire partager ces espoirs, cette “aventure”, ainsi qu’ils l’ont nommée.

C’est ce même état d’esprit qui a conduit l’Institut de Locarn à placer ses Entretiens Prospectifs du 20 mars sous le thème : “Quelles nouvelles utopies pour la Bretagne ?” Car, s’il est peut-être vrai que “la peur donne des ailes”, c’est le désir qui donne la direction du vol. Et le désir peut-il émerger sans accorder de la place au rêve ?

Le rêve pour amorcer, la raison et le pragmatisme pour mettre en œuvre

Sans prendre le temps de rêver où nous voulons aller, où nous voulons conduire notre entreprise, autour de quelles valeurs nous aimerions la fédérer, comment trouver les ressorts qui permettront de relever les challenges de cette période de profonde incertitude dans laquelle nous sommes entrés ?

Shakespeare disait : “Ils ont échoué parce qu’il avaient oublié de rêver”. N’est-il pas temps aujourd’hui de remettre à l’honneur cette moitié de notre cerveau trop souvent étouffée par nos “ratios” ? Sans bien sûr oublier que le rêve n’est que la première étape, celle qui donne un sens au chemin, et que pour construire les étapes suivantes, notre “cerveau gauche” aura largement matière à s’exprimer !

Ne pas rêver aujourd’hui le futur de notre entreprise, n’est-ce pas nous condamner demain au pire des cauchemars ?

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