Publié par Jacques Arnol-Stephan

General Motors en faillite … Espoirs de reprise aux Etats-Unis … Explosion du chômage en Europe …  Pas de prévision 2009 chez PPR … Juxtaposer aujourd’hui quelques titres récents de la presse économique a de quoi affoler plus d’une boussole de “stratège”. On se demande si ça vaut encore le coup (le coût ?) d’essayer de prévoir une stratégie pour l’entreprise, qu’elle soit grande ou petite, mondiale ou locale …
Mais au fait, stratégie veut-il dire prévision ? Rien n’est moins sûr.

L’art de coordonner des actions pour atteindre un objectif
C’est ainsi que Wikipedia définit la stratégie. La stratégie est donc bien un art opérationnel, un acte de commandement et non la lecture d’une boule de cristal. Si la prévision était exacte, point ne serait besoin de stratégie ! Et d’ailleurs, quand l’économie va bien, quand la “croissance naturelle” suffit à assurer la pérennité et le développement de leur entreprise, bien peu nombreux sont les chefs de PME qui jugent utile de se livrer à un “exercice” de réflexion stratégique.
Quand on est assez riche pour se permettre de tout faire, pour ne pas avoir à se soucier vraiment d’efficacité, “on fonce”, et on recueille les fruits au passage : il y en a pour tout le monde …
C’est quand le mauvais temps se présente qu’il devient indispensable de prendre du recul. Et si ce mauvais temps se double en plus de bancs de brouillard si denses qu’on n’y distingue plus le paysage, il est alors urgent de remettre en haut de ses priorités … la coordination des actions de fond.

Clausewitz ou Sun Tzu ?
Puisque le mot “stratégie” nous vient du domaine militaire, osons une incursion dans les approches très différents de deux maîtres à penser largement connus : Clausewitz, théoricien militaire prussien du XIX° siècle, dont on a surtout retenu que "la guerre est la continuation d’une politique par d’autres moyens” ; Sun Tzu, penseur militaire chinois d’environ 500 avant Jésus-Christ (si du moins il a vraiment existé), dont nous pourrions surtout retenir que “l’art est de vaincre avant d’avoir combattu”.
Il n’est pas question ici de se livrer à une analyse comparée de ces deux grands stratèges. Mais simplement de souligner une différence qui va au-delà de leurs écrits, tant elle est ancrée dans leurs (nos ?) contextes culturels. Pour Clausewitz, très marqué par les campagnes de Napoléon, l’objectif ultime de la stratégie est de masser des moyens écrasants au bon endroit et au bon moment pour être en mesure d’emporter sur l’ennemi une victoire décisive. Les deux clés de la victoire sont alors d’une part la “richesse” — puisqu’il faut être en mesure d’amasser plus de moyens que l’ennemi —, d’autre part la “prévision” — puisqu’il faut anticiper les intentions de l’ennemi pour le rencontrer où et quand on l’a choisi. Même si bien sûr Clausewitz consacre de longs développements au “brouillard de la guerre” qui masque les intentions de l’ennemi, on peut, en caricaturant à peine, dire que ses principes stratégiques sont bien adaptés à l’abondance et au temps clair.
Pour Sun Tzu au contraire, la bataille n’est pas le but ultime de la stratégie, loin s’en faut. La stratégie est entièrement faite d’influence, de connaissance (et si possible de choix) du terrain, d’exploitation d’opportunités soudaines, même si elles conduisent en apparence à s’éloigner de l’objectif, afin de conduire l’ennemi à reconnaître sa défaite sans avoir à l’affronter en combat. Stratège de la pénurie et du brouillard, c’est probablement vers lui qu’il est utile, aujourd’hui, de se tourner pour nourrir la réflexion stratégique d’un patron de PME occidentale.

Stratège, une attitude plus qu’un ensemble de méthodes

Plutôt que de se lancer dans une liste à la Prévert des outils sur lesquels appuyer une réflexion stratégique malgré les incertitudes économiques d’aujourd’hui, laissons parler Jacques-Antoine Malarewicz, auteur de “Systémique et Entreprise” :
  • « […] Le stratège avance, donc progresse, toutes possibilités d'attention éveillées, toute sensibilité exacerbée, toute intuition déployée.[…] Cette vigilance lui permet d’établir des liens nouveaux entre des évènements ou des informations apparemment éloignées.
  • Le stratège sait s’adapter aux situations et à l’évolution de tous les phénomènes avec lesquels il se confronte. Il sait même tirer profit de tout ce qui, pour un autre, paraîtrait être un échec ou un revers. »
Rejoignant Edgar Morin, pour qui "l’idée de stratégie est extrêmement importante, car une stratégie se modifie en fonction des observations, des informations recueillies et des hasards rencontrés”, Malarewicz ajoute « [L’approche systémique] agit comme un instrument qui procure à la fois une analyse globale et détaillée […]. La vision de l’ensemble donne des informations sur ce que sont les tendances dans un processus, la vision détaillée permet d’identifier les articulations déterminantes dans les changements […] dans ce même processus […]. » On retrouve là des idées chères à Sun Tzu.

Voir à la fois large et détaillé, planifier et s’ajuster souplement, saisir les liens entre les événements et tirer immédiatement profit des revers, voilà autant de caractéristiques de l’attitude du stratège par temps de brouillard.
Etre accompagné dans sa réflexion peut aider un chef d’entreprise à s’installer dans une telle attitude. A condition de garder à l’esprit que la stratégie est un attribut du commandement et non un travail d’expert !

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