Publié par Jacques Arnol-Stephan

choiceIl y a quelques semaines, le hasard a voulu que je découvre, le même jour, deux articles sur “l’art de décider” : le premier dans Le Nouvel Economiste, le second sur un blog mis à l’honneur par manager.go. Comme un clin d’œil pour me faciliter le choix, ces deux articles défendaient des thèses pour le moins différentes.

 

Emotion n'est pas raison …

Le premier, relatant un récent ouvrage de Bruno Jarosson sur le sujet, mettait l’accent sur les sirènes trompeuses de la “vision managériale” qui “s’oppose à toute appréciation objective du réel et de ses contraintes”. “Une des pires craintes de nos décideurs actuels consiste à être pris en flagrant délit d’incertitude. A ne pas parvenir à trancher, à définir une trajectoire et alors, à perdre la confiance de ceux dont ils ont la charge. C’est précisément pour réduire ce risque que beaucoup sont tentés de s’en remettre à leurs idéologies. Ces intimes et invérifiables convictions qui, dans certains cas, les poussent à trancher sur de mauvaises bases.”

Le second identifiait le rôle essentiel des émotions, de l’intuition, dans nos prises de décision : un rôle d’autant plus important qu’il s’explique aussi d’un point de vue physiologique, les personnes présentant des lésions de certaines parties du cerveau liées aux émotions se révélant également incapables de prendre des décisions adaptées — alors que ce n’était pas le cas avant les lésions. Nous ne pourrions pas décider sans nos émotions. Aussi, « Quand nous n’avons pas tous les éléments pour prendre une décision fondée [s’appuyant sur la raison], [l’intuition] est un outil précieux. »

Doit-on renoncer à l’émotion — comme le suggère le premier article — parce qu’elle nous camoufle la réalité et nous fait prendre des décisions injustifiées ? Doit-on au contraire faire appel à elle sitôt que la raison atteint ses limites et que nous ne disposons pas de “tous les éléments pour prendre une décision fondée”. “L’émotion a ses raisons quand la raison ne suffit plus”, écrit ce second auteur. En bref, la raison s’opposerait-elle à l’émotion ? 

Rationnel … ou raisonnable ?

Et si la raison nous commandait en réalité … de prendre en compte nos émotions ? Regardons ce qui se passe aujourd’hui sur les marchés boursiers où des robots lancent des ordres d’achat ou de vente en fonction de modèles mathématiques, élaborés de façon rationnelle et déconnectés de toute émotion “humaine” : le moins que l’on puisse dire est que les “décisions” de ces machines nous semblent parfois tout à fait… peu raisonnables ! La langue française a la sagesse de distinguer deux mots : rationnel et raisonnable. Le second apporte au premier la souplesse du bon sens.

Car nos émotions sont des éléments d’information comme les autres. Une bonne décision ne peut pas ignorer ces informations. Il y a simplement un temps pour tout. Exploiter ses émotions dans un processus de décision, ce n’est pas se faire dicter ses décisions par ses émotions. Depuis plus de vingt ans que je travaille au côté de décideurs, je me suis aperçu que les processus “gagnants“ ressemblaient grosso modo à ceci : d’abord une identification rationnelle des critères objectifs sur lesquels reposer la décision, et des informations — là encore objectives — permettant d’évaluer ces critères ; ensuite, place au “feeling” pour vérifier que le résultat de ce processus rationnel, “on le sent bien” ! Car une bonne décision, c’est une décision dans laquelle nous pourrons nous engager entièrement, et la PNL nous a appris que cet engagement se traduit par la mobilisation de nos canaux sensoriels kinesthésiques en complément du canal visuel. Je “vois” que le choix que je me propose de faire répond à mes critères objectivement, je “sens” que ce choix sera le bon. Et quand il y a contradiction entre les deux types de raisonnement (ou résonnance ?), c’est alors le signe qu’il me faut aller plus profond dans la compréhension du choix en cours.

 

En cette période de fêtes de fin d’année, il serait dommage de laisser vos émotions au placard ! Et tout au long de l’année, elles peuvent être des ressources très efficaces pour vous aider à décider … à condition de savoir les apprivoiser !

 

Joyeux Noël !


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Karine Aubry 21/12/2011 11:55


Bonjour !


Merci d'avoir cité mon article, je suis honorée. Le débat que vous proposez là avec l'article du Nouvel Economiste est passionnant et j'aimerais y apporter ma pierre :


pour moi raison et émotions sont indissociables et une bonne décision vient à la fois :
- d'une raison éclairée, c'est-à-dire la conscience de ses propres croyances et biais cognitifs (dont parle le premier article)
- de l'intelligence émotionnelle c'est-à-dire la capacité à reconnaître ses émotions et à les utiliser comme sources d'informations.

Comme vous l'écrivez très justement "nos émotions sont des éléments d’information
comme les autres. Une bonne décision ne peut pas ignorer ces
informations . Il y a simplement un temps pour tout." 


A mon sens ce que dénoncent en la matière l'article du Nouvel Economiste, et les
idées tirées du livre de Bruno Jarosson (que je n'ai pas lu), ce sont les croyances et les biais cognitifs qui nous font décider sur de mauvaises bases. Or les biais cognitifs ne sont pas
seulement des biais fondés sur des expériences émotionnelles (dont parle Damasio), ils sont aussi des schémas de pensée "pure" (raisonnement faux, perception erronée, généralisation etc.)


Un exemple pour différencier les deux :
- décision dictée par l'émotion : sous le coup de la colère, licencier un collaborateur compétent qui a commis une faute, sans chercher à comprendre davantage ou à lui permettre de réparer cette
faute.
- décision sur un biais cognitif : lancer un produit sans mener d'étude approfondie, uniquement sur la certitude que c'est un produit qu'attend le marché ou parce que ce type de produit "fait un
carton aux USA".

Parfois les deux ensemble :
- une décision prise dans la peur, comme refuser une promotion par peur de ne pas être à la hauteur, c'est une décision dictée par l'émotion mais aussi par des croyances, certitudes qui
mériteraient d'être vérifiées ("c'est un poste qui demande un fort investissement", "je vais devoir manager une équipe et je n'en suis pas capable", "je vais être exposé" etc.)


Ce 3e exemple nous montre par ailleurs que les émotions sont souvent générées par
notre système de croyances, et qu'il n'y a pas lieu de séparer vraiment raison éclairée ou erronée d'un côté et émotions de l'autre : les deux fonctionnent en réalité étroitement ensemble.


A bientôt