Publié par Jacques Arnol-Stephan

Situation tendue entre les Philippines et la Chine en Mer de Chine, exercice naval conjoint russo-chinois en Mer Jaune, tensions exacerbées en Corée … L’actualité du monde nous rappelle que la stratégie n’est pas qu’un exercice en salle, mais se traduit par des actions très concrètes, et parfois périlleuses, sur le terrain.

Mais elle nous montre aussi qu’il y a différents styles de stratégie, liés à une culture et une histoire.

 exemple partie

Si c’était un jeu, ce serait lequel ?

J’échangeais récemment avec un ami, à propos des manœuvres chinoises en Mer de Chine du sud. Bien vite, est venue la comparaison traditionnelle entre la stratégie chinoise et le jeu de go. Un jeu où l’on emprisonne l’espace, ou l’on gagne par sa position et non par l’affrontement direct, un jeu en totale harmonie avec une pensée stratégique aussi vieille que Sun-Tzu : gagner les batailles sans même avoir besoin de les mener.

 

« Tu as raison, me dit mon ami, le jeu de go est bien la marque du style stratégique chinois. Et si on essayait d’associer un jeu caractéristique à chaque grande puissance ? Pour les Russes, tu dirais quoi ?  

—   Les Russes sont les maîtres incontestés du jeu d’échecs. Des feintes, des gambits, une concentration patiente des forces, et la (ou les) manœuvre(s) décisive(s) qui laisse(nt) l’adversaire KO. Un mélange de Clausewitz et de Machiavel, mâtiné de subtilité esthétique et théâtrale issue de l’âme slave et de puissance venue des guerriers des steppes.

—   Et les Américains, ont-ils aussi un style stratégique associable à un jeu ? poursuivit mon ami.

—   C’est moins évident, répondis-je. Mais en creusant un peu, il me semble que le poker leur convient bien. Car c’est, lui aussi, un vrai jeu de stratégie, qui repose sur le calcul des probabilités autant que sur le bluff, la force morale, la ténacité dans l’adversité … La chance y joue aussi un rôle significatif, à condition de savoir la saisir ! Enfin, le gain global repose aussi sur la capacité à savoir quand suivre et quand sortir du jeu. Si on regarde l’histoire des Etats-Unis depuis leur création, ne sont-ils pas nés sur un coup d’audace, en défiant ce qui était à l’époque la plus grande puissance mondiale ? Et n’ont-ils pas gagné leur position de super puissance en jouant subtilement sur des phases de présence et des phases de retrait des affaires du monde ? Quant à leur “victoire” sur le communisme, quand le bloc soviétique s’est effondré, ne reposait-elle pas en grande partie sur le formidable coup de bluff de la “Guerre des étoiles” ? Chaque nation, en fait, adopte un style stratégique qui correspond à son âme, telle qu’elle a été forgée par son histoire.

—   Pour les Européens, je n’imagine pas que cela soit possible : il y a tellement de diversité dans leur histoire ! reprit mon ami. 

—   Certes, il y a plusieurs nations européennes, et chacune a probablement son style propre. Mais ce sont aussi des histoires imbriquées, qui conduisent aujourd'hui à des traits communs dans la façon d'aborder les problèmes de grande stratégie. Si on leur attribuait le bridge ? C’est un jeu qui se joue en équipe, même si l’attaquant est seul à “jouer la carte”, avec son propre jeu et celui de son partenaire, qui fait le “mort”. C’est également un affrontement où la victoire repose autant sur la qualité des annonces préalables que sur la finesse du jeu qui suit. Dix siècles d’alliances, d’annonces plus ou moins truquées, de recherche de contrôle direct et indirect, n’ont-ils pas forgé un style stratégique européen très “bridge” ? D’ailleurs, sous des noms différents, ce type de jeu de cartes se retrouve dans plusieurs régions d’Europe … Le fair-play y tient aussi sa place, et c'est vital quand les conflits se déroulent entre des acteurs tellement interdépendants ! La deuxième guerre mondiale a été une exception horriblement coûteuse à cette règle. Mais celle-ci ne trouve-t-elle pas, au moins en partie, sa source dans le Traité de Versailles, où, pour la première fois dans l'histoire des guerres europémennes, des acteurs non-européens ont joué un rôle majeur ? »

 

Le style stratégique, une donnée de votre culture

Laissons de côté le jeu, pour nous questionner sur la stratégie en entreprise. Pour atteindre un objectif, y a-t-il une seule bonne stratégie ? L’expérience conduit à répondre non à cette question.

Mais en revanche, il y a des types de stratégie qui ne fonctionneront que très difficilement dans une entreprise donnée. La stratégie du go impose une maitrise du temps et de l’espace, pour aller chercher des degrés de liberté là où on ne nous attend pas. Cette patience n’est pas donnée à tous. Le jeu d’échecs impose une discipline sans faille. Le poker une capacité à bluffer — donc à prendre de gros risques — qui n'est pas accessible à toutes les entreprises. Et le jeu de bridge une capacité à créer une véritable complicité avec son partenaire. Ces capacités se sont forgées dans l’histoire propre à chaque entreprise. Elles sont ancrées aux valeurs et à la culture de l’entreprise et ne concernent pas uniquement le chef d’entreprise.

Bien sûr, chacun combine peu ou prou des éléments de ces différents jeux quand il définit sa statégie. Mais la dominante culturelle demeure un pivot. On peut s’inspirer de ce que fait une autre entreprise, comme on peut s’inspirer de ce que fait un autre peuple. Mais on ne devient pas pour autant l’autre entreprise — ni l’autre peuple — car on ne peut effacer son histoire. Les Américains l’ont bien compris, qui étudient les leçons du jeu de Go pour mieux comprendre la stratégie chinoise : en 2004, le Strategic Studies Institute du United States Army War College a ainsi publié une étude sur le sujet, remettant en perspective leur approche plus linéaire de la stratégie.

 

Sans aucunement vous enfermer, cette caractérisation de votre style stratégique parmi ces quatre jeux peut vous aider à saisir les limites du possible. Quels que soient vos objectifs, c’est votre style stratégique propre qui permet de déterminer les chemins empruntables pour les atteindre.

Pour le déterminer, quelques questions clés, sur les valeurs fondamentales de votre entreprise, sa culture, ses réussites et ses échecs passés, l'organisation de son management, suffisent souvent à déblayer le terrain.

Alors, êtes-vous plutôt jeu de go, jeu d’échecs, poker ou bridge ?


Commenter cet article

sanquer 02/07/2012 10:06


Bravo pour cet article que j'ai beaucoup aimé !


 


comment cette approche s'applique-t-elle aux entreprises ?


 


peut-il y avoir dans une organisation coexistence de plusieurs types de jeux et quid alors des conséquences sur le fonctionnement, le climat, les résultats à l'extérieur comme à l'intérieur ?
Cela pourrait éclairer aussi l'autre article sur l'art de désamorcer les conflits ou de raconter une histoire ! Difficile en effet de trouver un consensus si l'on ne joue pas au même jeu à moins
que ce dernier ne soit l'oeuil du cyclone où tout paraît appaisé alors que la tempête en dehors fait rage.


 


 

J2-Reliance 02/07/2012 17:40



Merci pour ce commentaire !


Comment cette approche peut-elle être appliquée en entreprise ? D'abord en reconnaissant le jeu favori que porte notre culture d'entreprise. Une façon de faire consiste à
analyser les réussites passées. Résultaient-elles d'un coup de poker audacieux ? d'une lente montée en force digne d'un champion d'échec ? d'un placement territorial harmonieux sur le Go-ban ? De
dialogues — jeu d'annonces — bien menés avec des partenaires ? Une telle analyse, alliée à un peu d'introspection lucide, en particulier sur les valeurs fondamentales de l'entreprise, parvient
vite sinon à déterminer un style stratégique unique, du moins à en éliminer quelques-uns … Une fois cette étape franchie, on peut passer à la construction du futur en élaborant
une stratégie qui suive les règles de notre jeu favori !


Peut-il y avoir coexistence au sein d'une même organisation de plusieurs styles stratégiques ? Oui, bien sûr, de même qu'il peut y avoir un — ou des — style(s) stratégique(s)
pour les luttes de pouvoir internes et un — ou des — style(s) stratégique(s) autre(s) pour les développements externes ! Les conséquences en termes de fonctionnement peuvent être le meilleur ou
le pire : le meilleur, c'est quand on sait profiter de la diversité des styles pour couvrir le plus de situations différentes, — car les adversaires de l'entrerpise, ses concurrents, ont aussi
leurs styles, et comprendre leur jeur est généralement très utile ; le pire, c'est quand la diversité devient cacophonie, personne ne comprenant les règles selon lesquelles joue le voisin,
pourtant dans le même camp. Le rôle du chef d'orchestre et de son staff est capital !


Pour poursuivre cette discussion, il faut entrer dans les cas concrets. A votre disposition !