Publié par Jeanne Leboulleux-Leonardi

VespasienSans prétendre que l’histoire se répète, certaines situations ressemblent à s’y méprendre à celles que nous vivons aujourd’hui, et nous incitent à réfléchir à la fois à leurs causes et aux évènements qui en ont découlé, pour remettre ainsi en perspective les problématiques actuelles.

 

Pour illustrer cette réflexion, je vous propose quelques extraits d’une lettre antique d’un sénateur en villégiature du côté de Marseille, à l’un de ses collègues resté à Rome.

 

« Ce que j’ignorais […] ce sont toutes les démarches auxquelles doivent se plier nos provinciaux pour construire un temple, un théâtre, une basilique, n’importe quoi. Par Junon, quelle inextricable bureaucratie que la nôtre ! Lorsque toi et moi, au Sénat, votons (automatiquement et sans y prendre garde) en faveur de la demande x… présentée par la cité x…, nous n’imaginons pas à quel parcours incroyable nous donnons cours ! Projets, dimensions, croquis, sources de financement, architectes, tout est contrôlé, disséqué, examiné à la loupe ! Autorisations de principe, autorisations préliminaires, autorisations intermédiaires, contrôles, re-contrôles, vive l’administration ! Et je ne parle même pas des inscriptions qui seront portées sur ces monuments, dont le texte donne lieu à des allers-retours en nombre infini. Or, nous ne sommes qu’en Gaule Narbonnaise, limitrophe de l’Italie. Qu’en est-il en Bretagne ou en Egypte ! Que de temps passé ainsi ! » (1)

 

Une lettre authentique et pas un pastiche !

Vous êtes sceptique ? La lettre est pourtant tout ce qu’il y a de plus authentique ! Et vous n’êtes pas encore au bout de vos surprises ! Lisons plus loin.

Le rédacteur s’étonne de découvrir des monuments disproportionnés par rapport à la taille des villes. Certains sont même inachevés. « Chaque cité vit de sa terre, mais veut sa Rome à elle », explique-t-il. Il est vrai qu’à l’époque ce sont moins les impôts qui financent ces constructions publiques, que la générosité de riches citoyens… qui rencontrent, semble-t-il, quelques difficultés pour alimenter leur mécénat. Pour preuve, les plaintes de son hôtesse, Antistia, une riche “entrepreneuse” qui vit de ses vins et de ses céréales, et se juge trop sollicitée. Sans compter que « ses fermiers, métayers, affranchis, esclaves réclament de plus en plus de jours de congé pour assister, dans la ville, à telle cérémonie ou à tels jeux. Elle assure qu’à ce rythme la ruine est proche ! ».  Nous sommes sous l’empereur Vespasien, sans doute en 76 de notre ère, mais y aurait-il vraiment beaucoup à changer au texte pour s’imaginer en France, en plein XXIe siècle ?

 

Le début de la décadence ?

Balayons rapidement les années qui suivent. Moins d’une génération plus tard, au tournant du siècle, Trajan ceint à son tour la couronne impériale et inaugure des réformes visant à favoriser le marché et les échanges — notamment une politique monétaire facilitée par les nombreux tributs rassemblés à l’occasion de ses victoires militaires. Ces richesses amassées par la conquête financent également une politique de grands travaux et de généreuses mesures sociales.

Mais avec cet empereur, l’expansion romaine va trouver ses limites, et les barbares vont commencer à inquiéter sérieusement l’Empire. C’est le début de ce qu’on appelle “les Grandes Invasions”. En réalité, ces causes externes se combinent à des causes internes qui minent l’Empire romain de l’intérieur. Le IIIe siècle inaugurera véritablement le déclin, voyant se succéder de façon chaotique, périodes de crise et périodes de rémission, les zones prospères côtoyant des régions en difficulté. De conflits extérieurs en guerres civiles, Rome finira par perdre définitivement le contrôle de l’Occident à la fin du Ve siècle.

 

Eléments de réflexion stratégique

Quatre siècles de soubresauts avant l’effondrement, donc. Petit problème mathématique : s’il a fallu 4 siècles à l’Empire romain pour s’effondrer, combien de décennies seront nécessaires pour la France ou l’Europe, étant entendu que le cours de l’histoire semble s’accélérer ?

Ne cherchez pas vos calculettes ! Il n’y a pas de fatalité, et l’analyse du passé donne justement un éclairage puissant pour corriger le cours de l’histoire en marche, en comprenant mieux les forces en présence et les dynamiques, malgré leur complexité.

 

Regarder le passé n’est pas du nombrilisme, mais une discipline qui permet, par le recul qu’elle apporte, de mieux maîtriser son avenir. Et ce qui est vrai de la “grande histoire” l’est encore plus de l’histoire de vos entreprises ou de vos organisations… Encore faut-il se saisir de cette opportunité !

 

(1) Ces citations sont extraites de la lettre de Caius à Lucius publiée dans le numéro 23 de L’Archéologue — archéologie nouvelle de juillet-août 1996

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