Publié par Jeanne Leboulleux-Leonardi

Duomo-Firenze-revue-2-copie-1.jpgConnaissez-vous l’histoire du Duomo de Florence ? Sa cathédrale, autrement dit. Et notamment celle de son dôme majestueux qu’on croirait bâti par un géant ? Cette histoire, je m’en vais vous la conter. Non pas simplement parce que ces lignes vous donneront, c’est mon souhait, un petit goût de vacances et de soleil venu d’Italie, mais surtout parce que l’Histoire, la grande, qui aime tant les métaphores et les analogies, nous parle ici encore du présent et nous donne des pistes pour construire le futur.

 

Quand un œuf emporte la décision

C’est en 1296 que tout a commencé. Un projet visant à remplacer l’ancienne église Santa Reparata et qui devient grandiose quand on prévoit encore de l’agrandir en 1351. Les commanditaires savent ce qu’ils veulent. Et comme il faut bien tenir la population au courant de ce chantier gigantesque qui dure déjà depuis plus de 70 ans, en 1367, on réalise une maquette que tout un chacun peut admirer dans une aile du bâtiment en voie d’agrandissement. Les ouvriers s’affairent et tout irait donc pour le mieux si… si on avait la plus petite idée de la façon dont on va réussir à construire le fameux dôme à pans coupés que les habitants de Florence ont déjà apprécié sur le modèle réduit. Les dimensions prévues sont telles, effectivement, que les techniques en usage à l’époque sont inapplicables !

Placés au pied du mur au sens propre comme au figuré, — puisque les murs enfin élevés  n’attendent plus que la coupole — les commanditaires vont-ils se décourager ? Ils blâment déjà les architectes des temps anciens et leur naïveté, quand Filippo Brunelleschi, orfèvre de formation, entre en scène.

En 1418, Brunelleschi répond au concours d’architectes lancé pour la coupole et propose une solution ne nécessitant aucun échafaudage ni étai. Il se garde de donner les détails de son projet, de peur d’en être dépossédé. Mais il ne convainc personne. On le prend pour un fou. Il ne se décourage pas et lance un défi dans l’assistance : « Celui qui saura faire tenir debout cet œuf, sera seul digne de construire la coupole ». Chacun s’y essaie sans succès. Alors Brunelleschi se saisit de l’objet et écrase sa pointe sur la table. Et chacun de se récrier que, s’il avait su… « Si vous connaissiez mon projet, vous seriez également capables de construire la coupole ! » rétorque Brunelleschi. Il a gagné : on lui confie le chantier.

Les techniques qu’il met alors en œuvre — et que l’on a pu identifier aujourd’hui à l’examen minutieux des structures — sont tout à fait révolutionnaires, réalisant une synthèse géniale de méthodes utilisées durant l’Antiquité. Seize ans plus tard, la coupole sera en place et nous pouvons toujours l’admirer aujourd’hui.

 

Entreprendre un projet que l’on pense irréalisable ?

Cette construction est une véritable prouesse et, analysé aujourd’hui, le projet des anciens Florentins nous paraît totalement fou. Quels éléments en ont-ils permis le succès ?

Rappelez-vous le projet de construction initié en 1296. Comment diable peut-on lancer un projet aussi démesuré avec une telle incertitude quant aux possibilités techniques de sa réalisation ? La Florence des Médicis est au faîte de sa puissance, et cette cathédrale se veut un hymne à sa richesse, à sa force, à sa place économique et politique dans le monde. Pourquoi prendre le risque de la laisser inachevée ou de devoir renoncer au final, à tout le moins, au dôme majestueux qui devait la couronner en apothéose ? « Les maîtres d’œuvres s’inquiétaient déjà de la difficulté d’avoir à construire une voûte si large et si haute : étant donné la hauteur et la largeur, donc le poids, les étaiements et soutiens, arcs ou autres armatures, devaient partir de terre, de sorte que, non seulement la dépense leur paraissait effrayante, mais la réalisation à vrai dire absolument impossible. », raconte dans son livre le contemporain Antonio di Tuccio Manetti (1423-1497). Gageons que les rivales de Florence, mieux, le monde entier, devaient suivre avec intérêt l’avancée des travaux, prêts à rire de la déconvenue prévisible !

La réponse à ce paradoxe tient dans la seule réplique de Brunelleschi à ceux qui doutaient de son succès : le Duomo est un édifice sacré et « Dieu, à qui rien n’est impossible, ne nous abandonnera pas ». Des croyances irrationnelles, une approche superstitieuse ? Vous n’y êtes pas : derrière ces quelques mots, en réalité, c’est tout un état d’esprit qui se révèle, celui de la Renaissance.

 

Cet état d’esprit transparait ici de trois façons complémentaires :

 

Dans la confiance en l’avenir et en la capacité de la société à imaginer de nouvelles solutions, à comprendre le monde et à le maîtriser. Cette confiance est présente chez Brunelleschi, mais en réalité, on la trouve dès l’origine du projet : en avant, si nous n’avons pas la solution aujourd’hui, nous la trouverons bien en temps utile !

Dans la capacité — qui n’est pas contradictoire — à rechercher dans l’histoire de bonnes idées, des techniques, des méthodes : Brunelleschi s’y est largement employé, passant plusieurs années à analyser les monuments antiques pour en comprendre les secrets.

Enfin, dans le croisement permanent des disciplines qui favorise les innovations. Si Brunelleschi était orfèvre, il était également l’élève et ami de Toscanelli, l’un des scientifiques les plus fameux de son temps, dont les recherches ont couvert de nombreux domaines, des mathématiques à la géométrie en passant par l’astronomie, la médecine, ou la cartographie… C’est en rapprochant plusieurs de ces disciplines, dans un bouillonnement d’idées continu,  que Brunelleschi a élaboré sa solution pour le Duomo.

 

Et si c’était cet état d’esprit qui nous manquait ?

Aujourd’hui, la crise et les doutes que vivent nos sociétés ­— en Europe à tout le moins — ont fait dire à certains que nous entrions dans un nouveau Moyen-Age. Et si c’était simplement parce que nous avons perdu cet état d’esprit “Renaissance” : la confiance dans l’avenir, la capacité de tirer des leçons du passé et celle de croiser en permanence les idées et les disciplines pour innover et aller de l’avant ?

On dit aujourd’hui que le temps s’accélère : si nous utilisions cette accélération pour passer d’emblée à la Renaissance, nos entreprises comme plus globalement notre société s’en porteraient sûrement bien mieux.

 

Nous avons toutes les ressources pour le faire. C’est juste une question de posture…

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