Publié par J2-Reliance

Jean-Ollivro.jpgJean Ollivro est géographe, professeur à Rennes 2 et à Sciences Po. C’est aussi un fin spécialiste de la Bretagne sur le plan sociologique, économique, culturel. Pour preuve son dernier livre Projet Bretagne - Pour une Bretgane belle, prospère, solidaire et ouverte sur le monde. Enfin, Jean est le Président de Bretagne Prospective, un think tank qui pense l’avenir de notre région.

A l’occasion de la Fête des Lauréats finistériens du Réseau Entreprendre Bretagne, le 28 octobre dernier, il a accepté de répondre à nos sept questions devant l’assemblée de chefs d’entreprises, d’élus et d’institutionnels réunie pour l’occasion.

Le thème bien sûr en était le Finistère. Mais à nos yeux, la pertinence du propos dépasse largement le territoire finistérien. Nous pensons, sous forme de boutade, que “les entreprises qui refusent de se dire "de quelque part" risquent fort de se retrouver n'importe où”. Le lien avec le territoire est à nos yeux une composante essentielle à prendre en compte dans la stratégie d'une entreprise. Penser local pour agir global, ancrer ses racines dans un terreau culturel solide et fertile, sont en ces temps de mondialisation un atout essentiel à cultiver.

Mais laissons la parole à Jean Ollivro … 

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Jean, tu as souhaité que nous intitulions ton intervention “Entreprendre PAR le territoire”. Quelle est l'idée globale qui se cache sous cette expression ?

Nous ne vivons pas actuellement une crise, mais une mutation profonde, avec une évolution qui se déroule sur quelques décennies. Dans ce cadre, le territoire n’est plus simplement un lieu où l’on réside, mais il devient un véritable levier d’activités. Nous devons passer à un développement contrôlé par la population, par les gens : que l’on maîtrise le territoire sur lequel on habite. C’est un mouvement de fond et on n’en est qu’au début. L’espace géographique va représenter des ressources qui seront au fondement de notre activité.

 

Penn ar Bed - Finistère ; début de la terre - fin de la terre. Quel est le regard du géographe ? Finistère bout du monde ou Finistère porte d'entrée ?

Le breton parle mieux ici que le français : Pen ar Bed, c'est la tête. Il faut modifier nos perceptions : les centralités fondamentales se construisent. Un centre géométrique, c'est le milieu de quelque chose. Un centre géographique, on le bâtit de toutes pièces. Et c’est pourquoi les notions de logistique, de positionnement des fonctions de décision, sont des notions essentielles. A nous de nous mettre au centre.

 

On entend souvent ici ou là que le problème du Finistère est sa "périphéricité". Quel est ton point de vue ?

Cette périphéricité est aussi, pour partie, dans nos têtes. C’est une question de représentation. Des exemples montrent que de grandes réussites sont possibles en Finistère : comme celui des Brittany Ferries qui ont encore fait un chiffre d’affaires de 242 millions d’euros cette année. L’Etat français n’est pas sensibilisé aux enjeux maritimes — à l’exception peut-être du Havre. Nous n’avons que 2 caboteurs en Bretagne pour 3000 kilomètres de côtes, quand l’Allemagne en compte 500 pour 600 kilomètres de côtes. C’est pour cela aussi que je n’aime pas l’appellation Ouest ou Grand-Ouest qui définit notre territoire comme un territoire de marginalité. On n’est pas “à l’Ouest”. On habite une centralité : la Bretagne.

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Finistère, terre d'entrepreneurs : à ton avis, Jean, quels sont les atouts de notre pointe bretonne pour entreprendre. C'est au géographe que je pose la question, mais aussi à l'animateur de Bretagne Prospective et au fin connaisseur de la Bretagne et de sa (ses) cultures !

Je pense que les aspects culturels sont importants. Nous avons deux atouts fondamentaux : une terre et des hommes. Une terre à laquelle les gens sont attachés. On a tout pour réussir sur place. Par exemple, l’énergie : actuellement, la Bretagne importe 92,7 % de son énergie. Or nous avons sur place les moyens d’en produire. En réalité, cela signifie que nous avons un marché potentiel formidable : le potentiel de produire justement ces 92,7 %.

Aujourd’hui, on voit qu’on arrive à la fin d’un système : il faut en mettre en place un nouveau où on se prend en charge nous-mêmes. Pour cela, nous avons des atouts : la façon bretonne de voir le monde, la richesse de notre tissu associatif, la place essentielle du système coopératif et du mutualisme sur notre territoire, l’importance du bénévolat — nous sommes par exemple en tête pour les dons de sang. Nous avons donc des traits culturels qui nous autorisent une façon différente d’envisager les enjeux sociaux, les enjeux de développement, basée sur la culture du don. 

 

Après avoir parlé des atouts, parlons des enjeux. Développer l'économie productive, et donc “créer des entrepreneurs”, en Finistère n'est-il pas aussi un enjeu d'équilibre entre l'est et l'ouest bretons ?

Statistiquement, depuis quelques années, on constate une marginalisation de l’Ouest breton : à la fois sur le plan démographique et en ce qui concerne les zones de décision, même si, de ce point de vue, nous ne sommes pas parmi les plus mal lotis en France.

Mais attention : sans sa pointe finistérienne, Rennes est morte et la Bretagne n’a pas d’avenir, comme je le disais encore récemment au maire de Rennes. Sur le plan historique, la marginalisation du Finistère a suivi l’abandon du dynamisme maritime. La logique Est-Ouest — notamment celle des infrastructures routières — a conduit à la mise sous tutelle de la région : les réseaux tirent la substance vers Paris.

En réalité, pour aller dans le sens de l’histoire, il faut créer des éléments de liens Nord-Sud, avec un fonctionnement économique qui s’appuie davantage sur le local et le régional, et moins sur le national et le mondial. 

 

A ton avis, comment faire pour résister sur des savoir-faire propres au territoire et qui s'évadent au profit d'industries asiatiques et autres ?

Je vois trois points principaux :

Fondamentalement, il faut tout d’abord comprendre que la richesse vient des activités économiques marchandes. Les analyses montrent que l’économie résidentielle, l’aide à la personne et même le tourisme créent très peu de richesse. Il faut en revanche créer des activités endogènes qui portent le développement.

Deuxièmement, il faut aller vers des développements locaux et régionaux durables, adaptés au territoire. Il s’agit moins de préserver le milieu que de le mettre en valeur.

Enfin, notre système politique est entrain de s’effondrer. L’époque des Trente Glorieuses, avec un Etat qui organise le dynamisme des régions et le contrôle de Paris, est révolue. On voit aujourd’hui que les pouvoirs politique et financier sont devenus des casinos planétaires qui n’ont rien à faire des régions. On ne peut plus compter sur eux. Il faut s’associer en Bretagne. Il faut savoir que tous les ans 2000 jeunes avec une formation supérieure quittent le territoire breton ! Alors, à ces jeunes, il faut leur donner la fibre voire la "niaque" entrepreneuriale !

 

Si tu avais une seule suggestion à faire à nos créateurs ou repreneurs d'entreprises ici ,à la Pointe de Bretagne, ce serait … ?

L’union.

L’union, en Bretagne, c’est quelque chose de très fort.

Historiquement, on s’en est toujours sorti lorsque l’on réussissait à casser les rivalités internes, les querelles de clochers. On l’a bien vu avec le “Modèle Agricole Breton” : dans les années cinquante, la Bretagne était sous-développée. Mais les Bretons ont voulu s’en sortir : ils ont mis l’accent sur un réseau de développement. La région est ainsi passée du bas du classement à l’une des premières d’Europe sur le plan agricole. Et le retard a été rattrapé.

Maintenant, il faut embrayer la seconde : pour cela, il faut que les gens soient d’accord. Les querelles entre les écologistes et les tenants de l’agriculture intensive sont une catastrophe quand on sait que l’agriculture représente 34 %  de la création de richesse bretonne. Si les gens réussissent à se mettre d’accord, avec la capacité de travailler qui est une autre caractéristique bretonne, ça va aller très vite.

Je suis très optimiste, parce que pour la première fois, on ne doit compter que sur nos propres forces… et ces forces sont très nombreuses.

 

Merci, Jean, pour cet éclairage d'universitaire et d'acteur engagé sur notre réalité économique quotidienne.

Avec cet article, nous poursuivons notre série : “Sept questions à …”. Vous pouvez bien sûr laisser vos commentaires. Si vous ne souhaitez pas qu'ils soient publiés, il suffit de nous l'indiquer dans le commentaire. Si vous souhaitez qu'ils soient directement relayés à la personne interviewée, là encore, il suffit que vous l'indiquiez. Prochainement, c'est à Jakez Bernard, Président de Produit en Bretagne, que nous poserons nos “sept questions …” 


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Roger Lefleron 01/03/2011 16:51



merci pour cette interview.


Jean Ollivro vient de sortir un nouveau livre "la nouvelle économie des territoires" qui décrit cet intéressant phénomène de mondialité et les conséquences d'une énergie de plus en plus en plus
chère.


comptez-vous lui donner la parole à nouveau sur votre site ?



J2-Reliance 01/03/2011 17:07



Pourquoi pas ? Jean est un ami avec qui nous travaillons régulièrement, ce site lui est donc ouvert … 



Yves Koziel 16/11/2010 13:31



Merci pour cet interview revigorant. Que dire de plus ? Tout y est.


La feuille de route de la Bretagne est tracée, il ne manque que le courage de la suivre. Jean dit qu'il est optimiste parce que nous ne pouvons plus éluder. J'espère qu'il a raison.En tout ca, ça
fait du bien.